Mettre en œuvre les droits fondamentaux des plus pauvres.
Les élections régionales surviennent dans un climat de crise financière et économique. ATD QUART MONDE lance un appel à tous les électeurs et futurs élus pour que le souci de mettre en œuvre les droits humains fondamentaux de tous soit au cœur du débat politique.
Cela passe par
1. Une politique concertée, en matière de lutte contre la pauvreté
Dans l’esprit de l’accord de coopération entre l’Etat fédéral, les Communautés et les Régions relatif à la continuité de la politique en matière de pauvreté, une concertation entre les différents niveaux de pouvoir, ainsi qu’entre les différents ministères concernés s’impose. Ceci est d’autant plus important que la pauvreté est une réalité transversale affectant l’ensemble des droits et que dans des domaines aussi significatifs que l’emploi, la santé ou le logement, les compétences peuvent être partagées entre les différents niveaux de pouvoir.
2. La recherche d’une vraie participation des plus pauvres
La participation des plus pauvres est devenue un enjeu crucial. Elle est un gage de succès dans la lutte contre la pauvreté. On en parle beaucoup. Néanmoins des associations comme ATD Quart Monde, engagées au jour le jour avec les plus pauvres, s’interrogent sur la manière dont cette participation est parfois mise en œuvre. Trop souvent les conditions d’une réelle participation [1] sont peu ou mal remplies.
Dans le champ de leurs compétences, les Communautés ont mis en place des mécanismes structurels pour favoriser la participation citoyenne (décret sur l’éducation permanente, en Communauté française ; associations où les pauvres prennent la parole, en Communauté flamande). Il est indispensable que des moyens suffisants soient dégagés pour que les ambitions inscrites dans ces décrets soient réalisées ; il convient que l’autonomie des associations reconnues soit garantie ; il est aussi nécessaire que des moyens particuliers soient donnés pour que les populations les plus pauvres et les plus fragilisées trouvent pleinement leur place dans les actions relevant de cette dynamique.
3. La formation des professionnels
Notre expérience – notamment à travers les programmes de « croisement des savoirs et des pratiques » - indique que les professionnels reconnaissent leurs difficultés à entrer en contact avec les personnes et familles très pauvres et souvent expriment leur souhait de pouvoir améliorer la relation usager – professionnel, en particulier quand il s’agit de personnes dont la vie est marquée par l’exclusion et la grande précarité.
Aujourd’hui, il apparaît urgent que cette question soit prioritairement abordée dans la formation initiale et dans les processus de formation continue des professionnels.
4. Une manière novatrice d’évaluer les politiques menées et les mesures prises
En parlant d’évaluation des politiques, nous ne visons pas uniquement les mesures spécifiques prises pour lutter contre la pauvreté. Il s’agit de prendre en considération toutes les mesures prises et d’en évaluer l’impact sur la vie des plus pauvres. Par exemple, quand dans le domaine de l’accès à l’énergie, on décide d’avoir recours à des compteurs à budget pour les ménages en difficulté de paiement, il est nécessaire de mesurer l’impact de cette mesure sur le droit à l’énergie pour les ménages les plus pauvres. Autre exemple dans le domaine de la santé : on a pu montrer que la promotion de certaines mesures de prévention, parce qu’elle touchait peu les milieux les plus défavorisés, pouvait accroître les inégalités de santé. Il est nécessaire que de tels effets soient rigoureusement mesurés.
Les plus pauvres aspirent à pouvoir vivre dignement en famille.
Avec d’autres, ATD Quart Monde affirme que les droits humains sont indivisibles et interdépendants. Aucune hiérarchie entre les droits fondamentaux n’est acceptable.
Les familles les plus démunies expriment souvent combien les conditions dans lesquelles elles doivent vivre constituent des obstacles à une vie familiale épanouie : des logements inadéquats ou insalubres ; le non-accès à la formation de qualité et à l’emploi ; les difficultés rencontrées pour scolariser leurs enfants ; la mauvaise santé et le difficile accès aux soins, etc. Tout cela montre à quel point les droits sont liés entre eux et interfèrent avec le droit de vivre en famille.
De plus les familles qui vivent dans de grandes difficultés sont très fréquemment confrontées à des services sociaux qui interviennent dans leur vie. Ces interventions peuvent avoir des conséquences importantes et douloureuses sur la vie de famille [2].
De par leurs compétences en matière de politique familiale, les Communautés ont un rôle essentiel à jouer pour assurer un soutien à la parentalité, tout en garantissant le droit de vivre en famille.
Nous voulons en outre mettre l’accent sur un certain nombre de points significatifs.
Emploi – Travail – Formation Professionnelle.
Pouvoir travailler, pouvoir subvenir aux besoins des siens par le travail, être reconnu par son travail restent des objectifs prioritaires pour les personnes vivant dans la grande pauvreté.
Elles soulignent le fossé qui existe souvent entre les mesures d’accompagnement proposées et la réalité vécue : inquiétude et stress face à l’évolution du contrôle des chômeurs ; découragement suite aux expériences difficiles ; manque de perspective d’un travail stable, etc. Nombreux sont les jeunes qui ont l’impression d’être « baladés » de stage en stage sans réelles perspectives. Nombreuses sont les personnes (parfois hâtivement) déclarées handicapées qui voudraient encore travailler et être utiles aux autres.
Dans une situation de crise économique, le nombre de ceux qui sont exclus du marché du travail ou réduits à des situations précaires et souvent contraints de « se débrouiller » augmente et leur situation devient encore plus difficile. Le nombre de personnes se retrouvant en dehors du monde du travail augmente et le fossé entre celles-ci et les autres ne cesse de s’agrandir.
La mise en place d’une réelle politique d’emploi pour tous, créatrice de richesses et de développement durable est indispensable. Elle doit se donner pour objectif à court terme d’intégrer les plus pauvres, par des formations de qualité et des mesures d’accompagnement qui tiennent compte des personnes et des réalités vécues [3]. Elle doit aussi utiliser de façon concertée tous les outils permettant des emplois de qualité pour tous. Les acteurs régionaux que sont le FOREM, ACTIRIS et le VDAB doivent être au service de la formation et de l’emploi et non du contrôle et de la répression.
La culture
Pour les personnes ayant connu des situations de grande pauvreté, la culture ne peut pas être limitée à un bien consommable, souvent obtenu au rabais. Au contraire, nombreuses sont les expériences qui montrent combien la participation à la création culturelle est un moteur d’intégration sociale et de réussite humaine, ouvrant même sur un accès à l’emploi. Cette participation à la création culturelle doit être reconnue, renforcée et la coopération entre entités qui gardent leurs spécificités propres doit être encouragée.
Un logement vraiment social !
Sur le plan de la construction des habitations sociales, les trois régions du pays accusent un retard important vis-à-vis des pays voisins en Europe.
Un logement de qualité et abordable financièrement est un élément indispensable pour garantir une sécurité de base. Ne pas disposer d’un tel logement peut compromettre la vie de famille, la santé et l’intégration.
Au cours de la dernière décennie, le retard pris dans les politiques en matière d’encadrement des loyers et des habitations sociales tant en Flandre qu’en Wallonie et dans la région de Bruxelles-capitale est particulièrement flagrant pour les familles vivant dans la pauvreté.
Un habitat digne de ce nom doit
permettre les économies d’énergie,
être d’un bon rapport qualité-prix,
se trouver dans un environnement disposant d’espaces verts et prenant en compte les besoins spécifiques des enfants.
Investir dans le logement social peut créer de l’emploi, tout en s’inscrivant dans une politique de rattrapage, indispensable face au retard accumulé dans ce domaine, tant au niveau de la qualité des logements existants que de l’offre disponible.
En cette période de crise, une politique volontariste en matière de logement social répondrait à la fois aux exigences sociales, économiques et écologiques.
ATD Quart Monde plaide pour que le droit au logement soit rendu opposable. Cette pratique existe déjà dans certains pays d’Europe. En France, par exemple, pour garantir le droit constitutionnel au logement, l’opposabilité a été instituée comme nouveau processus de recours. Bernard Lacharme, Secrétaire général du Haut Comité pour le Logement des Personnes Défavorisées, en France, commente ainsi cette avancée législative : « Ce qui est nouveau, c’est que le droit est désormais opposable. Cela signifie que sa mise en œuvre effective est garantie au citoyen en difficulté. La Loi a désigné un responsable vers qui il peut se tourner, l’Etat, et elle a prévu qu’en cas de défaillance de ce dernier, le citoyen pourra s’adresser à la justice [4]. »
L’enseignement
La situation des enfants issus de familles vivant dans la grande pauvreté est extrêmement grave : la dévalorisation, l’illettrisme et les filières inopérantes de formation professionnelle se perpétuent [5].
Les jeunes des quartiers défavorisés sont ceux qui subissent le plus et de plein fouet les faiblesses et les dysfonctionnements de notre système d’enseignement : échecs, redoublements précoces et répétés, orientation vers l’enseignement spécialisé ou dans le premier degré différencié puis le professionnel, décrochages, sorties précoces et sans formation du système scolaire [6].
Il est impératif de repenser l’enseignement et surtout de donner plus de moyens à l’enseignement ordinaire qui a vocation d’accueillir et de former l’ensemble des enfants. Il doit être capable de faire face de façon positive aux difficultés d’apprentissage et d’accès à l’école que chacun peut rencontrer au cours de sa scolarité. Les actions déjà en place (remédiation, soutien aux apprentissages scolaires ou professionnels, formation du personnel enseignant, médiation et renforcement des liens avec les familles) doivent être poursuivies et renforcées. Mais c’est aussi la façon dont l’école accueille les enfants les plus pauvres et leur famille qui doit être revue.



