Ceux de derrière les collines

Carlos Rodriguez, volontaire permanent au Portugal, raconte ici sa rencontre avec des familles qui habitent au bout de nulle part. Peu de mots. Mais tant de choses échangées dans les regards, dans les gestes qui réchauffent un hiver où le reste de l’humanité semble ne jamais apparaître.

Partager, Share, Aandeel, Anteil Article posté le 13 mai 2009 Print Friendly

Ceux de derrière les collines

Depuis deux ans António, mon ami curé, m’avait promis de m’emmener rendre visite à des familles qui habitent une ferme perdue dans la campagne. Le rendez-vous était toujours reporté, alors je suis arrivé chez lui à l’improviste : « Ah, j’ai pas beaucoup de temps mais, puisque tu es là, allons-y. »

En ce beau matin froid de janvier, les champs humides se couvrent de verdure, d’une verdure qui, cette année, a du mal à dépasser la hauteur des petites pierres dont les terrains de la région regorgent.
La ferme, clôturée de fils de fer, s’allonge sur une colline qui descend en douceur pour remonter à nouveau un peu plus loin et se confondre avec l’infini brumeux de l’horizon.
António sort de la voiture pour ouvrir un semblant de portail dont le cadre en fer relie tout un ensemble désorganisé de fils entrelacés n’importe comment. Puis nous roulons à l’intérieur de la propriété, quelques oliviers plus ou moins alignés sur une lande désolée. La voiture avance doucement. Pris tous les deux par une étrange émotion, nous gardons le silence. Le chemin, qui s’étire à l’infini, nous éloigne du monde des hommes. Aucun signe ici d’activité humaine. Alors que, de partout au Portugal, vous pouvez apercevoir la blancheur d’un clocher d’église, ici non. Dans cette nature, aucune trace de vie humaine.

Puis quelques cèdres bien portants, et près des arbres, des bâtisses en pierre délabrées. « Nous sommes arrivés. » dit António.
Le bruit de la voiture a attiré la curiosité des enfants qui sont sortis sans trop oser s’approcher.

« Raquel ! viens voir. Y a un homme. » Inquiet, le gamin cherche à savoir qui nous sommes. Dehors, ils sont quatre, trois filles et le garçon qui a parlé. Tous, sauf la plus grande, sont pieds nus, sans culottes. Ils ont tellement froid que même les mots qu’ils nous adressent tremblent. Le garçon continue de s’adresser à nous, comme si mon ami et moi n’étions qu’un :

Homme, qu’est-ce que tu veux ?
Ta mère est là ? demande António.
Homme, elle n’est pas là.

Les enfants rentrent dans la maison. Je suis mon ami qui entre aussi. Il peut se permettre. Ce n’est pas sa première visite. A peine dedans, je me sens de trop. Je perds pied.
Les enfants m’entraînent dans une petite chambre obscure et glaciale où il y a deux lits. Ils se blottissent tous les quatre dans un seul, se chamaillent les couvertures. C’est seulement là que je remarque, sur l’autre lit, un enfant handicapé. Ne sachant que dire ni que faire, je m’assois sur le bord du matelas où ils sont quatre et je me mets à leur réchauffer les pieds qui dépassent. Je vois qu’ils s’apprivoisent. Alors que je réchauffe les pieds du garçons, les filles sautent du lit et l’une d’elle me lance : « Homme, chauffe les miens aussi. »
António était ressorti, me laissant seul avec les enfants. Le sentiment que tout mon temps appartenait à ces enfants m’avait fait oublier qu’il était pressé. En m’appelant « Homme » ces enfants montraient qu’ils acceptaient ma présence. C’était comme un cadeau.
Au mur de la chambre, un petit Christ crucifié, une image de Notre Dame de Fátima (de celles qui brillent la nuit ce qui est très utile dans une maison où il n’y a pas d’électricité), un tableau de la Sainte Famille et, juste à côté du lit, une grande image d’Ange Gardien, tout concentré sur sa mission. Sous ses ailes, deux enfants, un garçon et une fille délicatement habillés. A leurs pieds, un ruisseau aux eaux limpides et dangereuses, le danger étant symbolisé par une planche qui manque au petit pont où tout semble rudimentaire. Par terre, une poupée nue, sale et sans jambes. Tout cela me dépasse. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ces enfants me communiquent tant de paix. Je suis d’une nature impulsive, toujours prêt à dénoncer, à me bagarrer et là, je ne trouve qu’un grand besoin d’être aimé par ces enfants qui m’accordent comme une évidence leur confiance en mes responsabilités d’homme.

J’étais toujours dans la chambre, quand deux femmes entrent dans la maison en compagnie de mon ami, deux mères qui habitent les lieux. A bout de souffle, l’une m’explique : « Quand j’ai vu la voiture sous les cèdres, j’ai eu très peur. Je me suis mise à courir. Je croyais que quelqu’un était venu me voler mes enfants. »

Elles parlent d’un éventuel relogement. « Ça serait bien d’avoir plusieurs chambres et une salle de bains, mais j’ai peur du loyer. Les enfants me demandent si dans la nouvelle maison ils auront de vrais lits... »
Alors qu’elles nous raccompagnent à la porte, nous rencontrons le mari de l’une d’elles, couvert de plusieurs vestes au point qu’il peut à peine fermer les bras.

En arrivant chez lui, en guise d’au revoir, António me dit : « Maintenant tu connais le chemin, tu peux y retourner... »

Carlos Rodrigues, 7 Janvier 2009