« Tisser des liens
pour que la misère ne sépare plus enfants et parents » [1]
Le 12 janvier dernier, dès les premières minutes qui ont suivi le tremblement de terre en Haïti, tous les parents sont accourus à l’école, à l’orphelinat, chez un voisin, pour chercher leurs enfants espérant les trouver en vie. Dans les orphelinats pendant des jours et des nuits, la plupart des mères sont restées sur place se rendant utiles, incapables de s’éloigner de leurs enfants, prenant soin d’eux.
Comme en Haïti, tant de mères et tant de pères à travers le monde ne se résignent pas et cherchent à maintenir coûte que coûte des liens avec leurs enfants séparés d’eux par la misère.
Combien de parents à travers le monde en sont venus à confier leur enfant à des crèches, des orphelinats, des foyers, des familles d’accueil pour le protéger d’une vie de privations et d’angoisse ?
Tant de parents ont déjà perdu un ou plusieurs de leurs petits, avant qu’ils n’aient pu grandir, des enfants dont ils espéraient qu’ils pourraient aller au bout de leur scolarité, devenir une personne libérée de la misère.
Écrasés par trop de malheurs, les parents sont devant un terrible dilemme : se séparer de leur enfant pour lui offrir un avenir en le confiant à d’autres, ou le garder, tiraillés par la peur et la culpabilité : « Nous n’avons rien à lui donner. Que dira-t-il de nous plus tard ? »
Tous espèrent ne le confier que pour un temps limité. Mais quand, après de durs combats, des jours meilleurs reviennent et que les parents cherchent à revoir l’enfant, il n’est plus là. « Quand pourrais-je le revoir ? » « Pas tout de suite, quand il aura 18, 20 ans, il pourra revenir. »
Parmi les enfants adoptés, combien sont élevés en maintenant des liens profonds avec leur famille d’origine ?
Tant et tant de parents, si seuls déjà pour faire face au manque de tout, se sentent impuissants devant certains courants internationaux qui exigent que les démarches administratives soient allégées pour accélérer les procédures d’adoption. « La situation est trop grave, sauvons les enfants ! ».
Comme l’UNICEF le souligne : ces lobbies ignorent les défis auxquels sont confrontés les enfants déracinés. Ils ignorent aussi la vie réelle des familles jusqu’à dire parfois : « Avec ces parents, on ne peut rien faire... Essayons au moins de sauver les enfants. » Du Sud au Nord, ce sont des affirmations que l’on entend, même hors de toute catastrophe.
En Europe, des familles asphyxiées par des conditions de vie impossibles ont réagi avec force : « Chez nous aussi, on nous prend nos enfants. Pourquoi seraient-ils toujours mieux ailleurs que chez nous ? »
Beaucoup de ces pères et ces mères de familles ont connu eux-mêmes ce type d’arrachement étant enfants. Tout de suite, ils ont voulu renforcer le courage de ceux d’Haïti afin d’empêcher la destruction de leurs familles.
Aux Etats Unis, des parents naufragés suite à l’ouragan Katrina, ont été séparés de leurs adolescents. Eux aussi s’adressent aux familles de Haïti : « Tenez bon, gardez courage ! Nous savons que vous allez rester debout et reconstruire votre pays ! Nous voulons que les pauvres soient entendus comme des égaux, qu’on arrête de penser à leur place… que vous n’ayez pas encore à lutter comme nous quatre ans après la catastrophe. »
S’engager à refuser la misère, en Haïti comme partout, c’est s’engager, là où nous sommes, à préserver et à faire reconnaître l’importance cruciale des liens entre enfants et parents.
En protégeant ainsi la famille, « l’élément naturel et fondamental de la société [2] », nous contribuons à repriser un tissu social, politique, culturel, spirituel que, ni les catastrophes naturelles, ni la catastrophe humaine de l’exclusion ne pourront plus déchirer.
Eugen Brand
Délégué général



